Quand il y a plus d'intermédiaires que d'artistes
- Arson

- 3 juil.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 7 jours
Pendant longtemps, j'ai cru que le marché de l'art existait pour défendre les artistes.
Avec les années, j'ai fini par me demander si les artistes n'étaient pas devenus la matière première d'une économie qui prospère autour d'eux.
Jamais il n'y a eu autant de personnes vivant autour de l'art : galeristes, marchands, commissaires d'exposition, critiques, journalistes, consultants, coachs, experts, communicants, plateformes, influenceurs, institutions, maisons de ventes...
Tous trouvent leur place dans cette immense économie.
Tous, ou presque, parviennent à vivre de l'art.
À l'exception de ceux qui le créent.
C'est peut-être là que commence le véritable problème.
Le paradoxe mérite d'être posé.
Comment un système entièrement construit sur la création peut-il laisser si souvent ses créateurs au bord du chemin ?

Le marché de l'art est-il devenu une industrie bâtie sur la précarité des créateurs ?
Le monde de l'art aime parler de création.
Il organise des foires, des salons, des biennales, des vernissages, des conférences, des colloques et des remises de prix.
Il publie des catalogues, des critiques, des interviews, des analyses, des classements et des études de marché.
Il multiplie les commissions, les jurys, les comités, les agences de communication, les consultants, les plateformes numériques et les experts.
Jamais l'art n'a été autant commenté.
Jamais il n'a été autant administré.
Jamais il n'a généré autant d'activités périphériques.
Et pourtant...
Combien d'artistes vivent réellement de leur travail ?
Un marché de l'art qui ne pourrait pas exister sans les artistes
Avant qu'une œuvre soit exposée dans une galerie, reproduite dans un catalogue ou commentée dans un magazine, quelqu'un l'a imaginée.
Quelqu'un a travaillé pendant des semaines, des mois, parfois des années.
Quelqu'un a investi son temps, son argent, ses matériaux, son atelier et souvent une grande partie de sa vie.
Sans cette personne, il n'y aurait absolument rien.
Ni exposition.
Ni foire.
Ni galerie.
Ni critique.
Ni vente.
Ni expertise.
Ni collection.
Toute l'économie de l'art repose sur un seul point de départ :
le travail du créateur.
Une armée d'intermédiaires
Autour de cette création gravite aujourd'hui une impressionnante constellation de professions.
Les galeristes.
Les marchands.
Les commissaires d'exposition.
Les journalistes spécialisés.
Les critiques d'art.
Les experts.
Les consultants.
Les coachs.
Les agences de communication.
Les plateformes numériques.
Les influenceurs.
Les maisons de ventes.
Les responsables de collections.
Les administrateurs de la culture.
Les institutions publiques.
Les assureurs spécialisés.
Les transporteurs d'œuvres.
Les fiscalistes.
Les investisseurs.
La plupart exercent un métier parfaitement légitime.
Certains sont même indispensables.
Le problème n'est pas leur existence.
Le problème est leur multiplication.
Car chaque nouvel intermédiaire vit d'une valeur qui n'existe qu'à partir du moment où un artiste l'a créée.
Quand le système finit par vivre de lui-même
Le commerce de l'art est nécessaire.
Les galeries sont nécessaires.
Les maisons de ventes sont nécessaires.
Les journalistes, les conservateurs, les commissaires d'exposition, les transporteurs, les experts ou les assureurs ont tous leur utilité.
Le problème n'est pas là.
Le problème apparaît lorsqu'un système économique entier prospère grâce à la création, alors qu'une immense majorité de ceux qui créent les œuvres continuent à vivre difficilement de leur travail.
Le paradoxe est saisissant.
Jamais le monde de l'art n'a compté autant d'acteurs.
Jamais il n'a généré autant d'activités.
Jamais il n'a produit autant de discours, d'événements, de services et de métiers.
Et pourtant, la précarité artistique demeure la règle pour une immense majorité de créateurs.
Comment expliquer qu'un secteur économique entièrement fondé sur la création ne parvienne toujours pas à faire vivre correctement ceux qui la rendent possible ?
L'artiste prend tous les risques
L'artiste est le seul acteur de cette chaîne qui travaille sans aucune garantie.
Il achète ses matériaux.
Il entretient son atelier.
Il investit parfois pendant des années dans une œuvre qui ne sera peut-être jamais vendue.
Il assume seul l'échec.
Personne ne rembourse les centaines d'heures passées à chercher.
Personne ne finance les expérimentations qui n'aboutissent pas.
Personne ne paie les œuvres détruites, les essais abandonnés ou les années de doute.
Créer, c'est accepter de travailler longtemps sans savoir si son travail aura un jour une valeur marchande.
Tous les autres métiers du secteur interviennent une fois que l'œuvre existe.
L'artiste, lui, intervient avant tout le monde.
Le créateur devient parfois le dernier servi
Dans la plupart des secteurs économiques, celui qui fabrique le produit est au cœur du système.
Dans le monde de l'art, cette logique semble parfois inversée.
Le créateur devient le fournisseur.
Les autres deviennent les gestionnaires de sa création.
L'œuvre circule.
Les commissions s'accumulent.
Les honoraires se multiplient.
Les prestations se succèdent.
Et celui sans lequel rien n'aurait existé continue parfois à vivre dans une précarité silencieuse.
Les artistes doivent-ils tout faire eux-mêmes ?
Face à cette réalité, de nombreux artistes reprennent aujourd'hui le contrôle de leur diffusion.
Ils créent leur propre site internet.
Ils communiquent directement avec leurs collectionneurs.
Ils vendent leurs œuvres sans multiplier les intermédiaires.
Ils racontent eux-mêmes leur démarche.
Ils deviennent photographes, vidéastes, rédacteurs, community managers, logisticiens et parfois même leurs propres galeristes.
Autrement dit, ils exercent désormais deux métiers :
celui d'artiste...
et celui de toute une entreprise.
Les bons intermédiaires existent dans le marché de l'art
Il serait injuste de mettre tout le monde dans le même panier.
Une galerie honnête qui accompagne durablement un artiste est précieuse.
Un journaliste indépendant qui découvre un talent inconnu remplit une mission essentielle.
Un conservateur passionné transmet le patrimoine.
Un commissaire d'exposition inspiré donne du sens aux œuvres.
Le problème n'est donc pas l'existence des intermédiaires.
Le problème apparaît lorsqu'ils deviennent plus nombreux, plus puissants ou mieux rémunérés que ceux grâce auxquels ils existent.
Une question qui dérange le marché de l'art
Le monde de l'art est peut-être devenu le seul secteur économique où il existe parfois davantage de personnes vivant de la création...., que de créateurs vivant de leur création.
Si cette affirmation dérange, c'est peut-être parce qu'elle contient une part de vérité.
Un monde où les artistes ne peuvent plus vivre de leur travail finit toujours par s'appauvrir.
Car lorsqu'il n'y aura plus assez de créateurs pour alimenter cette immense machine économique, il ne restera plus que des intermédiaires...
cherchant désespérément des œuvres qui n'existeront plus.

À force de suivre les modes, le monde de l'art ne sait plus toujours distinguer l'art de la décoration
Lorsqu'un marché devient suffisamment puissant, il ne se contente plus de vendre des œuvres.
Il finit par influencer le regard.
Il décide de ce qui est visible.
Il façonne les tendances.
Il crée des modes.
Puis, insensiblement, ces modes deviennent des références.
L'émotion cède la place au marketing.
L'originalité s'efface devant le consensus.
Le risque artistique devient un risque commercial.
Peu à peu, une confusion s'installe : on finit par appeler "art" des objets qui relèvent davantage de la décoration, du design ou de l'effet de mode que d'une véritable démarche de création.
Ce glissement est sans doute l'une des conséquences les plus inquiétantes d'un système où la logique du marché prend progressivement le pas sur la liberté de l'artiste.
Lorsque les critères artistiques cèdent progressivement la place aux tendances, au marketing ou à la spéculation, le regard du public finit lui aussi par se transformer.
Ce qui est visible n'est pas toujours ce qui est le plus fort.
C'est souvent ce qui est le mieux promu.
Remettre le créateur et l'art au centre des intérêts
Une œuvre d'art ne naît pas dans un bureau.
Elle ne naît pas dans une commission.
Elle ne naît pas dans une stratégie marketing.
Elle ne naît pas dans un rapport d'expertise.
Elle naît dans le silence d'un atelier.
Tout le reste ne devrait exister que pour la servir.
Jamais pour s'en servir.
Sans artistes, il n'y a pas de monde de l'art.

Et vous, qu'en pensez-vous ?
Le monde de l'art est-il encore construit pour défendre les artistes ?
Ou sommes-nous en train de construire une économie où l'œuvre devient parfois le prétexte d'un système qui finit par vivre de lui-même ?
Je serais heureux de lire votre point de vue dans les commentaires.
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