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Liberté artistique : l'art administré est-il libre ?

  • Photo du rédacteur:  Arson
    Arson
  • il y a 1 jour
  • 10 min de lecture

Essai sur la liberté artistique : créer, choisir, juger


Cet essai interroge la liberté artistique face au financement public de la création, au rôle des institutions culturelles et à la liberté du public de choisir les œuvres qu'il souhaite soutenir.


Je n'écris pas ces lignes depuis une chaire universitaire.

Je les écris depuis un atelier.

Avec les mains d'un homme qui, depuis des décennies, façonne la matière davantage qu'il ne commente les œuvres des autres.

Je ne demande aucun privilège pour les artistes.

Je ne réclame aucune reconnaissance particulière.

Je défends une idée beaucoup plus simple.


La liberté.


Toute société affirme aimer la liberté de l'art.


Pourtant, rares sont celles qui acceptent d'en tirer toutes les conséquences.

Car la liberté ne se divise pas.

Elle est celle de l'artiste qui crée.

Elle est celle du citoyen qui choisit.

Elle est celle du public qui juge.

Lorsqu'une seule de ces libertés disparaît, les deux autres finissent toujours par s'affaiblir.

C'est pourquoi cet essai ne s'interroge pas sur la qualité de telle ou telle œuvre.

Il ne cherche pas davantage à désigner les bons ou les mauvais artistes.

Il pose une question plus fondamentale.


Une société peut-elle prétendre défendre la liberté artistique lorsqu'elle confie à des institutions le soin de décider quelles créations méritent d'être financées avec l'argent de tous ?


Depuis plusieurs décennies, les politiques culturelles ont progressivement installé une idée qui semble aller de soi : soutenir la création par l'impôt serait une preuve de liberté.

Je crois qu'il faut avoir le courage d'examiner cette évidence.

Non parce que l'art devrait être moins libre.

Mais précisément parce qu'il devrait l'être davantage.

Je fais confiance aux artistes pour créer.

Je fais confiance aux citoyens pour choisir.

Je fais confiance au public pour juger.

Je fais confiance au temps pour consacrer.



Arson dans son atelier entouré des grands artistes autrefois refusés, illustration d'un essai sur la liberté artistique et la création.


Je fais beaucoup moins confiance aux institutions lorsqu'elles prétendent accomplir ces quatre missions à leur place.

Car l'histoire de l'art nous enseigne une chose avec une remarquable constance.

Les pouvoirs passent.

Les doctrines changent.

Les commissions se succèdent.

Les œuvres demeurent.

À condition qu'on leur laisse la liberté d'exister.


I – La liberté artistique ne se subventionne pas


Toute réflexion sur le financement de la création commence presque toujours par une question économique.

Combien coûte la culture ?

Quel budget l'État doit-il lui consacrer ?

Quels artistes faut-il soutenir ?

Ces questions occupent l'essentiel du débat.

Je crois pourtant que la véritable question est ailleurs.

Elle n'est pas économique.

Elle est philosophique.

Que signifie être libre lorsque l'on est artiste ?

Être libre, c'est pouvoir créer sans censure.

Sans autorisation préalable.

Sans avoir à demander la permission de peindre, de sculpter, d'écrire, de composer ou de mettre en scène ce que l'on porte en soi.

Cette liberté est la condition de toutes les autres.

Je la revendique pour tous les artistes.

Y compris pour ceux dont je ne partage ni les idées, ni les convictions, ni les œuvres.

Car la liberté n'a de valeur que lorsqu'elle protège également ce qui nous dérange.

Mais cette liberté possède un corollaire dont on parle beaucoup moins.

Le droit de créer n'implique pas automatiquement le droit d'être financé.

Ces deux principes sont différents.

Une œuvre peut avoir toute sa légitimité sans que son financement relève nécessairement de l'impôt.

Confondre ces deux idées revient à transformer une liberté en créance.

Or la liberté ne crée aucune dette.

Elle garantit seulement à chacun le droit de suivre son propre chemin.

C'est ici que naît la véritable confusion.


Depuis plusieurs décennies, nous avons progressivement assimilé la défense de la liberté artistique au financement public de la création.

Comme si protéger une liberté impliquait nécessairement d'en assurer le financement.

Je crois qu'il faut distinguer deux libertés que l'on confond trop souvent.

La première est celle de l'artiste.

La seconde est celle du citoyen.

Dans une société libre, chacun devrait pouvoir choisir les œuvres qu'il souhaite soutenir.

Certains aideront un jeune peintre.

D'autres préféreront une compagnie de théâtre indépendante.

D'autres participeront à la restauration d'un monument, au développement d'un musée ou au financement d'une fondation.

Et certains choisiront de ne soutenir aucune création artistique.

Ce choix leur appartient.

Car la liberté ne consiste pas seulement à permettre aux artistes de créer.

Elle consiste aussi à permettre aux citoyens de choisir.

C'est ici que surgit la véritable question morale.


L'impôt remplace cette décision individuelle par une décision collective confiée à des institutions.

Je ne mets pas en cause leur sincérité.

Je m'interroge sur le principe lui-même.

Car derrière chaque subvention, il n'existe pas un argent abstrait que l'on appellerait "l'argent public".

Il existe le fruit du travail de millions de citoyens.

L'artisan.

L'agriculteur.

L'infirmière.

Le commerçant.

L'ingénieur.

L'ouvrier.

Le retraité.

Tous contribuent.

Tous financent.

Mais aucun ne choisit directement les créations auxquelles son travail sera consacré.

Avant même de savoir quelles œuvres doivent être soutenues, une question plus fondamentale mérite donc d'être posée.

Une société véritablement libre peut-elle confier à quelques-uns le pouvoir de décider, au nom de tous, quelles créations artistiques méritent d'être financées ?

C'est cette question qui guidera tout le reste de cette réflexion.


II – Quand la sélection remplace la censure


Pendant des siècles, la censure avait un visage parfaitement identifiable.

Elle interdisait.

Elle supprimait.

Elle condamnait.

Un livre était interdit.

Une pièce de théâtre était empêchée.

Une exposition était fermée.

L'artiste savait contre quoi il se battait.

Nos démocraties ont heureusement consacré un principe essentiel : nul ne devrait être empêché de créer une œuvre au seul motif qu'elle dérange.

Cette conquête est précieuse.

Elle doit être défendue sans réserve.

Mais l'absence d'interdiction ne signifie pas nécessairement l'absence d'influence.

Le pouvoir n'a plus toujours besoin d'interdire.

Il lui suffit parfois de sélectionner.

La différence est considérable.

La censure interdit.

La sélection influence.


Personne ne dit à l'artiste :

« Vous n'avez pas le droit de créer. »

On lui dit :

« Vous êtes parfaitement libre de créer. Nous déciderons simplement des œuvres qui seront soutenues. »


Toute sélection repose nécessairement sur des critères.

Aucun comité ne peut fonctionner autrement.

Ces critères peuvent être artistiques.

Culturels.

Sociaux.

Territoriaux.

Ou répondre aux orientations d'une politique publique.

Le problème n'est pas l'existence de ces critères.

Le problème est qu'ils finissent inévitablement par exercer une influence sur la création.

Peu à peu, les artistes comprennent quels projets auront davantage de chances d'être retenus.

Quels dossiers répondront plus facilement aux attentes des commissions.

Il n'est besoin ni de consignes, ni de menaces.

La dépendance économique produit parfois ce que la censure n'obtient jamais : le conformisme.

Je ne prétends pas que tous les artistes adaptent leur travail à ces mécanismes.

Beaucoup créent avec une totale indépendance.

Mais il suffit qu'un système encourage durablement certaines démarches plutôt que d'autres pour orienter progressivement le paysage artistique.

La question n'est donc pas de savoir si les commissions sont composées de personnes honnêtes ou compétentes.

Je ne mets pas leur intégrité en cause.

La véritable question est ailleurs.

Une société qui affirme défendre la liberté de création peut-elle ignorer l'influence qu'exerce inévitablement celui qui décide quelles œuvres recevront les moyens de leur existence ?

Il ne s'agit plus d'interdire.

Il s'agit de sélectionner.

Et cette différence, si importante juridiquement, mérite d'être interrogée philosophiquement.


III – Le Salon des Refusés : la leçon oubliée


L'histoire de l'art devrait rendre toute institution profondément modeste.

En 1863, le jury du Salon officiel rejeta plusieurs milliers d'œuvres.

Face au scandale provoqué par ces refus, Napoléon III autorisa l'organisation d'une exposition parallèle : le Salon des Refusés.

Le public découvrit alors des artistes que les experts de leur époque jugeaient indignes d'être exposés.


Parmi eux figurait Édouard Manet, bientôt rejoint par une génération de peintres qui allait bouleverser définitivement l'histoire de l'art : Claude Monet, Camille Pissarro, Paul Cézanne, Alfred Sisley et bien d'autres.

Les académies avaient parlé.

L'histoire leur donna tort.

Cette leçon demeure d'une étonnante actualité.

Les institutions peuvent se tromper.

Les jurys peuvent se tromper.

Les experts peuvent se tromper.

Personne ne possède le monopole du jugement artistique.

Une question mérite alors d'être posée.

Si les impressionnistes avaient dû convaincre les mêmes jurés de financer leurs œuvres avant même de pouvoir les peindre, auraient-ils seulement obtenu les moyens de poursuivre leur travail ?


Personne ne peut répondre avec certitude.

Mais cette simple hypothèse invite à la prudence lorsqu'une institution publique prétend distinguer les créateurs qui méritent d'être soutenus de ceux qui devront se débrouiller seuls.


L'histoire de l'art est jalonnée de refus devenus des chefs-d'œuvre.

Elle nous rappelle que la création précède presque toujours la reconnaissance.

Jamais l'inverse.

Tous les artistes travaillent un jour en compagnie de ceux que leur époque avait refusés.

Ils sont là, silencieux.

Non pour leur montrer le chemin.

Mais pour leur rappeler qu'aucune institution n'a jamais eu le dernier mot sur l'art.

Les académies jugent une époque.

Le temps juge les académies.


Cette leçon devrait également inspirer une certaine humilité lorsqu'il est question d'enseigner l'art.

On peut transmettre le dessin.

La sculpture.

La perspective.

Les matériaux.

Les techniques.

L'histoire de l'art.

Tout cela est indispensable.

Mais peut-on enseigner un regard ?

Une intuition ?

Une nécessité intérieure ?

Une école peut transmettre un métier.

Elle ne peut produire un génie.


Le danger apparaît lorsque l'enseignement cesse de transmettre des savoir-faire pour privilégier certaines conceptions de la création plutôt que d'autres.

L'école n'est plus seulement un lieu de transmission.

Elle devient, parfois, un lieu d'orientation.

Former un artiste ne devrait jamais signifier orienter sa liberté.

Car les plus grandes révolutions artistiques sont rarement nées dans le confort des certitudes.

Elles sont presque toujours apparues là où quelqu'un a osé regarder le monde autrement.


IV – Les institutions culturelles d'aujourd'hui, les académies de demain ?


Les FRAC, les CRAC et de nombreuses institutions culturelles sont nés d'une intention que personne ne devrait contester.

Soutenir la création.

Conserver des œuvres.

Permettre au plus grand nombre d'accéder à l'art contemporain.

L'intention mérite d'être reconnue.

La question n'est pas celle de l'intention.

Elle est celle du pouvoir.

Car toute institution appelée à sélectionner des œuvres exerce, qu'elle le veuille ou non, une influence sur la définition de ce qui mérite d'être reconnu comme création contemporaine.

Elle choisit.

Elle acquiert.

Elle expose.

Elle valorise.

Elle construit progressivement une forme de légitimité.

Ce phénomène n'a rien d'exceptionnel.


Toutes les institutions humaines finissent par développer leurs propres références, leurs propres critères et leurs propres réseaux de reconnaissance.

L'art n'échappe pas à cette règle.

Le risque apparaît lorsque cette sélection cesse d'être perçue comme un choix parmi d'autres et devient, peu à peu, la définition implicite de ce que devrait être l'art contemporain.


À partir de ce moment, une autre liberté s'efface discrètement.

Celle du public.

Car si quelques institutions définissent durablement ce qui mérite d'être acquis, exposé, enseigné ou célébré, le citoyen n'est plus seulement celui qui finance.

Il devient aussi celui à qui l'on propose une vision de l'art déjà largement sélectionnée.

Or l'histoire du Salon des Refusés nous rappelle qu'aucune époque n'a jamais possédé le monopole du goût.

Les académies du XIXᵉ siècle ne pensaient pas étouffer la création.

Elles étaient convaincues de défendre le véritable art de leur époque.

Elles ne croyaient pas censurer.

Elles pensaient discerner.

L'histoire leur donna tort.


Les institutions d'aujourd'hui courent toujours le risque de devenir les académies d'hier.

Non parce qu'elles seraient animées de mauvaises intentions.

Mais parce qu'aucune institution ne peut savoir avec certitude ce que l'histoire retiendra demain.

Le rôle d'une institution n'est peut-être pas de désigner où se trouve le génie.

Il est d'avoir l'humilité d'accepter qu'elle peut ne pas le reconnaître.

Cette réflexion vaut également pour les écoles d'art.

On peut transmettre un métier.

Une technique.

Une culture.

On ne transmet pas une vision.

On ne fabrique pas un artiste comme on forme un ingénieur.

Une école peut révéler des talents.

Elle ne peut produire un génie.


Le danger apparaît lorsque l'enseignement ne se contente plus de transmettre des savoir-faire mais tend à privilégier certaines références, certaines démarches ou certaines conceptions de la création.

L'école n'est alors plus seulement un lieu de transmission.

Elle devient, parfois sans même en avoir conscience, un lieu d'orientation.

Former des artistes ne devrait jamais signifier orienter leur liberté.


Car les plus grandes révolutions artistiques naissent rarement du consensus.

Elles naissent presque toujours de ceux qui regardent le monde autrement.


Les institutions sont nécessaires.

Elles ne sont pas infaillibles.


La mémoire des Refusés devrait rappeler à toute institution qu'en matière d'art, les plus grandes certitudes d'une époque deviennent parfois les plus grandes erreurs de la suivante.


La modestie et le doute ne sont pas des faiblesses.


Ils sont peut-être les premières qualités de ceux qui prétendent reconnaître les artistes de leur temps.


V – Les trois libertés


Au terme de cette réflexion, une conviction demeure.

La liberté artistique ne se résume pas à la seule liberté de créer.

Elle repose sur un équilibre plus fragile.

Celui de trois libertés qui ne devraient jamais être opposées.

La liberté de l'artiste.

La liberté du citoyen.

La liberté du public.

La première consiste à pouvoir créer sans autorisation.

La seconde à pouvoir choisir librement les œuvres que l'on souhaite soutenir.

La troisième à pouvoir les regarder, les aimer, les rejeter ou les critiquer sans qu'aucune institution ne prétende juger à notre place.


Lorsqu'une seule de ces libertés disparaît, les deux autres finissent toujours par s'affaiblir.

Je ne demande pas que l'État désigne de meilleurs artistes.

Je demande qu'il ait l'humilité de ne pas prétendre désigner les artistes de demain.

Je ne demande pas que certaines œuvres disparaissent.

Je demande qu'elles vivent de ceux qui choisissent librement de les soutenir.

Je ne demande pas davantage de pouvoir pour les institutions.

Je demande davantage de confiance.

Confiance dans les artistes.

Confiance dans les citoyens.

Confiance dans le public.

Et confiance dans le temps.


Car lui seul possède une qualité qu'aucune commission, qu'aucune école, qu'aucun ministère ne pourra jamais acquérir.

Le recul.

L'histoire de l'art ne s'est jamais écrite dans les bureaux.

Elle s'est écrite dans les ateliers.

Dans les galeries.

Dans les regards.


Et parfois dans la solitude de ceux que leur époque avait refusés.

Je fais davantage confiance aux artistes qu'aux commissions qui les sélectionnent.

Je fais davantage confiance au jugement du public qu'aux institutions qui prétendent l'éclairer.


Je fais davantage confiance au temps qu'aux modes culturelles.

C'est pourquoi je crois qu'une société véritablement libre devrait protéger la création sans jamais prétendre l'orienter.


Une démocratie n'a pas pour mission de dire ce que doit être l'art.

Elle a pour mission de garantir à chacun le droit d'en proposer sa propre vision.

Et de laisser aux citoyens la liberté de choisir.

Au public la liberté de juger.

Au temps la liberté de consacrer.



Arson dans son atelier entouré des grands artistes jadis refusés, symbole de la liberté artistique face au jugement des institutions et du temps.


L'art n'a jamais eu besoin d'un ministère pour devenir immortel.

Il n'a besoin que d'une chose.



Être libre



Si cet essai sur la liberté artistique vous a intéressé, je vous invite à découvrir mon parcours, ma démarche artistique et mes sculptures contemporaines.



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